Le projet touristique de 6,5M$, principalement de l’argent public, appelé Station de montagne sur mer, situé à Mont-Saint-Pierre, dont la faillite a été consacrée cet été, après seulement deux années d’activité, et qui était sous l’égide de la Coopérative de solidarité et de développement social et économique de Mont-Saint-Pierre (CSMSP), était-il voué à l’échec dès le départ ? Était-il trop ambitieux ? A-t-il été bien ficelé ? Le budget était-il bouclé entièrement au moment de son ouverture en 2024 et la levée de fonds dans le milieu avait-elle atteint ses objectifs à ce moment-là ? Pourquoi en sait-on si peu sur sa faillite ? Sur la base de quelle fréquentation touristique s’était-il appuyé pour établir son montage financier ? Comment se fait-il que les sorties publiques pour critiquer cet échec sont absentes à ce jour ? Comment envisager la suite sinon sa relance ? Et comment se fait-il que les leçons du « fiasco » du CANAP à Grande-Rivière, voilà près de 20 ans, un projet de 6,5M$, principalement d’argent public, qui a fait faillite deux ans après son lancement parce que mal ficelé au départ, n’ont pas été tirées ?
Voilà autant de questions que le service des nouvelles de Bleu FM a tenté de répondre par l’entremise de deux documents clés internes coulés par des informateurs encore jamais rendus publics et huit témoignages de personnes très bien au fait de ce dossier, dont sept ont requis l’anonymat. Enquête sur un échec sur lequel on semble marcher sur des œufs tellement les plaies de ce projet, qui était porteur de beaucoup d’espoir pour toute la Haute-Gaspésie, sont encore ouvertes.
La seule personne que nous pouvons nommer avec son autorisation est Jean-Sébastien Cloutier, le président sortant du conseil d’administration de la CSMSP qui, au bout du fil, après avoir été mis au fait de notre démarche nous a poliment dit à trois reprises que ce qu’il souhaitait vraiment était « la relance de ce projet très honnêtement monsieur », précisant que le service des nouvelles de Bleu FM arrivait un « peu tard » dans ce dossier et que « tout a été dit ».
Tout a été dit ?
« Ben non, tout n’a pas été dit, je pense… Y’a plein de questions qui restent en suspens monsieur », estime l’un de nos informateurs au bout du fil : « Qu’est-ce qu’il se passe avec la dette ? La relance ? Pourquoi une telle faillite ? Est-ce que c’est ça notre modèle de projet par et pour la communauté ? Je fais juste poser la question? Je lance la pierre à personne, mais il faudra réfléchir désormais à la façon qu’on met un tel projet sur pied la prochaine fois ? », juge cette même source. Il est à noter que tout au long de notre enquête, qui s’est échelonnée sur plusieurs semaines, personne n’a jeté la pierre à personne. Les témoignages se voulaient à la fois critiques et constructifs, alors que tous espèrent une relance, même si l’une de nos sources nous a avoués n’avoir pas été convaincue par le plan de redressement (mars 2026) qui lui a été soumis et que nous dévoilons plus loin.
Rappel des faits
Quand M. Cloutier a avancé que le service des nouvelles de Bleu FM arrivait un peu tard dans ce dossier, peut-être avait-il raison, il faisait référence assurément au travail de Radio-Canada Gaspésie-les-Îles qui a d’abord fait émerger cette histoire.
À commencer par le texte du 10 juillet dernier signé par le journaliste de renom Jean-François Deschênes (Trouble financier à la Station de montagne sur mer de Mont-Saint-Pierre) dans lequel on apprend que « l’information circule que le montant de la dette s’élèverait à 2 millions $. C’est aux alentours de ce montant, a confirmé le président du conseil d’administration, Jean-Sébastien Cloutier, lors d’une brève discussion téléphonique. Il n’était pas disponible pour un entretien plus approfondi », lit-on.
Le 15 juillet dernier, sa collègue Marguerite Morin signait un texte non moins pertinent (Minuit moins une pour la Station montagne sur mer) « On avait une projection de plusieurs milliers de [visiteurs] pour la première saison, mais on a eu que 25% de l’achalandage qu’on attendait, soutient M. Cloutier », lit-on.
Le 11 août au tour de Flavie Durette de signer un texte important (La Station de montagne sur mer face à une impasse financière) dans lequel reportage on y apprend que « La Coopérative de solidarité, de développement économique et social de Mont-Saint-Pierre a entamé des démarches pour se placer à l’abri de ses créanciers et que la Station de montagne sur mer n’ouvrira finalement pas ses portes pour la saison estivale en raison de ses incertitudes financières. »
Notre collègue du Pharillon, Dominique Fortier, a aussi suivi ce dossier de très près en signant le 26 août suivant un texte qui en disait long sur la situation (La Station de montagne en faillite). On y apprenait que La Coopérative a officiellement fermé les livres sur la Station de montagne. « Du coup, quatre administrateurs ont remis leur démission. »
Vérifications faites
Le service des nouvelles de Bleu FM a entamé ses propres vérifications à la lumière de l’excellent travail de nos collègues cités plus haut tant via nos sources que par la documentation que nous avons obtenue par des personnes proches du dossier. Concernant la dette de la CSMSP, deux personnes nous indiquent qu’elle est de 2M$ (nous verrons le chiffre précis plus loin). Ces mêmes sources confirment que les objectifs du taux de visiteurs sont loin d’avoir été atteints (les précisions plus loin).
Levée de fonds du milieu
Quant à la campagne de financement issue du milieu, une personne nous indique qu’elle avait atteint 600 000$ sur 1,2M$ admettant n’être probablement « pas à jour », une autre évoque 800 000$ sur les 2M$ visés au départ. Était-ce 1,2M$ ou 2M$? Un flou persiste ici. Les documents que nous avons ne concordent pas quant à l’objectif visé. (Ce seul volet pourrait faire l’objet d’une suite à notre enquête du fait que personne n’accorde pour l’instant d’entrevue publique sur la cuisine interne de ce projet qu’une source juge « malheureusement raté »).
478 044$ sur 1,2M$ visé
On remarquera toutefois qu’un document portant sur le redressement de ce projet, daté de mars 2026, que nous traitons plus loin, préparé pour le compte de la CSMSP par une firme experte, indique que le milieu, via une levée de fonds, aura finalement recueilli 478 044$ sur la somme visée de 1,2M$ au départ.
Fonds de roulement et fonds publics
Cela dit, une source nous indique que le fonds de roulement de départ n’était pas à la hauteur, ce qui expliquerait une partie de l’échec du projet. « Y’avait des employés partout. Trop, je pense au départ», déplore une autre source.
Questionné sur l’argent public noyé dans ce projet, cette même personne a monté le ton au téléphone « Écoutez là! En ville y’a des dizaines de millions de dollars qui se perdent dans des gros projets [bip, bip, bip], pis par icitte on va s’énerver pour 5 ou 6 M$ ! Écoutez, il reste des belles infrastructures de ce projet, y’a du concret, je vous rappellerais, pis une relance est possible », s’emporte notre source, en précisant avant de nous quitter après 20 minutes au bout du fil « que je connais bien Jean-Sébastien Cloutier, y’a travaillé fort sur ce projet, pis c’est quelqu’un de compétent ».
Montage financier
Nous avons eu accès au montage financier présenté en avril 2021 à la CSMSP. (On précisera avec prudence qu’il se pourrait qu’il y ait eu une mise à jour, auquel cas nous n’avons pas eu accès, avant le lancement du projet en 2024 car tous les chiffres ne concordent pas très exactement avec les chiffres du plan de redressement de mars de 2026, mais ils sont relativement semblables).
Ainsi, dans ce montage financier de 2021 on y lit ceci : « La CSMSP s’est donné les moyens de ses ambitions en mettant sur pied une campagne de financement philanthropique de 2M $. L’utilisation de ces fonds sera orientée vers la contribution de la mise de fonds de 20 % du promoteur dans le montage financier du projet ainsi que la constitution d’une réserve stratégique pour pallier aux imprévus et aux nécessités ponctuelles associés au démarrage de l’entreprise. La CSMSP prévoit donc dans son montage financier des frais de démarrage préventifs de 500 000 $ ainsi qu’une réserve pour des investissements de 800 000 $ provenant de sa campagne de financement afin de faire face aux imprévus. »
Des surplus envisagés la première année
Les prévisions des revenus et des dépenses de la première année démontrent une possibilité de surplus de 13 165 $ en considérant des revenus d’opération de 643 075 $ et des coûts d’opération de 629 910 $, lit-on plus loin
12 810 visiteurs nécessaires pour atteindre les résultats
On y apprend qu’un achalandage de 12 810 visiteurs est nécessaire pour atteindre ces résultats, « un objectif atteignable en considérant l’achalandage touristique de la Gaspésie. Une analyse de l’achalandage des attractions comparables ainsi que l’attractivité historique de Mont-Saint-Pierre fortement bonifiée par sa nouvelle stratégie de destination ¨La station de montagne sur mer ¨ et son offre distinctive renouvelée supporte raisonnablement cette estimation d’achalandage. (Voir section 6)», lit-on.
Vérification faite. Justement à la section 6 des comparatifs d’achalandage sont faits avec des attractions touristiques, recueillis auprès de ces organismes, tels que Nova Lumina à Chandler, Éole à Cap-Chat ou encore Exploramer à Sainte-Anne-des-Monts. Par ailleurs, l’achalandage annuel, lui, est basé sur les chiffres de Tourisme Gaspésie de 2017 à 2020, été de la Covid-19, (allant de 764 726 à un peu plus de 682 000 visiteurs).
Ce document avertit toutefois que « les estimations demeurent des estimations et les résultats réels ne seront connus qu’à la fin de la première année. » En conclusion, lit-on « ce montage financier démontre une vision et une gestion des liquidités à court et long terme qui permettra à la CSMSP de démarrer efficacement cet important projet et de faire face aux imprévus avec des réserves de liquidité suffisantes. »
Document clé de mars 2026
Nous avons aussi, comme cité plus haut, mis la main sur un document clé datant de mars dernier, auquel peu de gens ont eu accès, selon nos informations, produit par une firme experte pour le compte de la CSMSP intitulé Rapport d’analyse | Plan de redressement (Mars 2026).
Une source nous confie, qu’après lecture et présentation, douter « sur la capacité de l’organisme [CSMSP] de rencontrer les cibles contenues à l’intérieur du plan de redressement, considérant l’échéancier et la hauteur des dites cibles. »
3500 visiteurs en 2024 et 2025
Ce document très détaillé (analyses, constats, diagnostic financier de la CSMSP, comptes fournisseurs en souffrance, prévisions, historiques, recommandations, et autres annexes chiffrées avec force détails) de 38 pages indique que « les données d’achalandage réel transmises indiquent un niveau d’environ 3 500 visiteurs pour les années 2024 et 2025. »
« En conséquence, lit-on plus loin, le modèle d’affaires réel se retrouve dans une situation où les revenus sont significativement inférieurs aux prévisions initiales, les charges fixes liées aux infrastructures et au financement demeurent relativement incompressibles et que la pression sur la trésorerie et sur la capacité de remboursement des dettes s’en trouve accrue. »
Toujours selon ce rapport, « suivant les hypothèses de revenus considérés dans le plan d’affaires, les niveaux de dépenses d’opérations étaient importants à bien des égards notamment en ce qui a trait aux salaires, aux activités événementielles et autres. Or, ces niveaux de dépenses n’ont pas été revus à la baisse et présentent même des hausses suivant les observations d’achalandage nettement inférieures à ce qui était prévu au plan d’affaires. »
« La direction alors en place, apprend-on, n’a pas jugé nécessaire de réduire significativement ces niveaux de dépenses entraînant ainsi des déficits financiers majeurs. Lors de la saison estivale 2025, un nouveau directeur a été embauché et a veillé à réduire aux minimums les frais d’opérations, notamment les salaires et certains contrats tels que les assurances », lit-on.
On notera ici que cette constatation vient en quelque sorte corroborer ce qu’une de nos sources affirmait, à savoir qu’il y avait trop d’employés au départ.
Levée de fonds et dettes
« Un autre enjeu significatif repose sur la contribution de la communauté au projet. Bien que des sommes importantes aient été amassées, compte tenu de la taille de la communauté, un écart est observé dans les contributions en dons et commandites au regard des sources de financement prévues pour couvrir l’ensemble des investissements et des frais de démarrage du projet », lit-on.
Quant aux « dettes estimées », selon le document, la somme est de 2 056 154$, à quoi s’ajoute 140 384$ (comptes fournisseurs non essentiels) totalisant 2 196 538$. Et si relance il y avait, il y est entre autres recommandé « de procéder à l’embauche d’un responsable de la philanthropie dans le but d’effectuer une campagne de collecte de fonds ciblant les fondations et grandes entreprises avec des engagements pluriannuels ».
Peut-on se fier aux chiffres sur l’achalandage touristique en Gaspésie ?
Ce dossier n’est pas sans rappeler le « fiasco », selon une source, du CANAP à Grande-Rivière, voilà près de 20 ans, un projet de 6,5M$, principalement d’argent public, qui a fait faillite deux ans après son lancement parce que mal ficelé au départ, n’attirant pas même 4000 visiteurs sur les 10 000 envisagés (un dossier que le signataire de cette enquête a couvert à l’époque) et une campagne de financement qui est loin d’avoir atteint ses objectifs, doublé d’un fonds de roulement qui avait été oublié obligeant le député libéral de Gaspé du temps à débloquer 200 000$ en catastrophe pour sauver les meubles. « Ce projet n’était même pas certain de terminer sa première année », se rappelle notre source bien au fait de ce dossier.
C’est à la lumière de la superposition de ces deux projets, dont la ressemblance surprend, que plusieurs de nos sources tout comme l’auteur de cette enquête mettent en doute les chiffres avancés sur l’achalandage touristique annuel en Gaspésie sur lesquels reposent très souvent les montages financiers des projets en tourisme. « À titre de réflexion seulement, je pose la question », lance une source. Bleu FM a contacté Tourisme Gaspésie pour des éclaircissements, dont les tout derniers chiffres démontrent qu’en 2025-2026 on recensait 945 000 visiteurs en Gaspésie et plus de 3,6 millions de nuitées.
Le calcul
Dans un très long courriel avec liens pertinents à l’appui, plutôt convaincant franchement dit, mais impossible de reprendre ici dans son entièreté (ce seul volet pourrait faire l’objet d’un reportage pour bien mettre les choses dans leur contexte), il nous est expliqué que « le calcul du nombre de visiteurs tient compte du nombre moyen de nuitées par visiteur dans la région, du nombre moyen de personne voyageant ensemble, des nuitées en hôtels, en gîte, en auberge de jeunesse, mais aussi en camping, en chalets (dont les Airbnb) de même que les visites parents et amis, des voyageurs excursionnistes (visitant la région sans y dormir) et des touristes (visitant la région avec au moins une nuitée) et des voyageurs d’agrément (pour le plaisir), mais aussi par affaires.»
Avis aux intéressés
Tourisme Gaspésie nous rappelle toutefois avec prudence que « nous ne disposons que de très peu de données sur la fréquentation des attraits touristiques et elles ne sont pas publiques. Nous ne sommes donc pas en mesure de les diffuser pour aider les entrepreneurs et organisations à bâtir leur plan d’affaires ou leurs études de marchés. »
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